
photo de Jean Durand - tous droits réservés.
EPISODE 3
Chapitre 1
Entresol
Décrochement
Je me retrouvai seul devant cette bouche sombre, pour un voyage aux enfers. J’avançai prudemment vers l’ouverture, et après une brève hésitation, je m’y engouffrai. La porte d’acier se referma sur moi et je fus plongé dans l’obscurité totale. Puis je sentis le sol se dérober sous moi, en fait, la cage dans laquelle je me trouvais me donnait l’impression de descendre. Une lumière se mit à clignoter sur la paroi d’en face au dessus de l’ouverture, et je vis s’inscrire ces mots : « entresol ».en lettres rouges. La porte coulissa et je me retrouvai dans un espace nu. Une sorte de hangar au fond duquel on apercevait une sorte de guérite où se trouvait une personne assise devant un ordinateur. Je m’approchai pour me faire connaître, l’homme gardait toute son attention sur ce qu’il faisait. Ses mains tambourinaient sur le clavier. Au fur et à mesure que ses doigts tapotaient les touches, je voyais apparaître sur l’écran des noms qui s’alignaient les uns à la suite des autres. A aucun moment il ne posa les yeux sur moi. Et toujours sans me regarder il me demanda :
LE GARDIEN
Nom, prénom, âge, sexe, et la raison de ta présence ici.
LEONARDO
Ferrare Leonardo, trente trois ans, masculin, en fait, je suis venu voir…
LE GARDIEN
Plus précis, je veux des choses précises, je n’ai pas de temps à perdre. Tu es ici pourquoi ?
LEONARDO
C’est mon médecin psychiatre qui…
LE GARDIEN
Nom et prénom du médecin.
LEONARDO
Watson, Peter Watson
L’homme s’arrêta de tambouriner sur les touches et fit pivoter le siège sur lequel il était assis pour me regarder avec des yeux froids et durs esquissant un sourire du coin des lèvres.
LE GARDIEN
T’imagines tu faire une croisière dans ce monde maudit ? Ce n’est pas un lieu de villégiature. Si ton toubib s’en est sorti, ça ne veut pas dire qu’il en sera de même pour toi. Il ne manquait plus que ça Watson nous envoie du monde, aurait-il ouvert une agence de voyage ? Ceci dit, le voyeurisme en matière d’horreur fait recette sur terre, il n’a peut-être pas tort. Mais tu ne sais pas encore ce qui t’attend. Ici c’est l’horreur totale, Si tu en réchappes, je me les coupe, et il va falloir que tu abandonnes tes allures de petit bourge. Je n’aime pas comment tu es sapé.
LEONARDO
Mais je n’ai rien d’autre…
LE GARDIEN
En attendant je rentre quoi comme information dans l’ordinateur… touriste ? Ce n’est vraiment pas sérieux, normalement personne ne doit sortir d’ici, ça devient n’importe quoi. Tu es là pour en baver, allez tire toi de là !
Il se remit devant son écran et reprit son activité. Toujours sans me regarder il reprit :
LE GARDIEN
Tu attends quoi tu ne vois pas que tu me déranges ? Démerdes toi, Watson a dû te dire comment faire. Maintenant dégage, il n'y a rien à voir ici.
LEONARDO
Pouvez vous juste me dire dans quel endroit je me trouve ?
LE GARDIEN
Dans l’entresol, faut lire ce qui est écrit dans l’ascenseur.
LEONARDO
L’ascenseur…
LE GARDIEN
Dégage je te dis !
LEONARDO
Excusez moi !
Refroidi par l’accueil de cet homme singulier, je me dirigeai vers l’autre côté de la pièce où se trouvait une porte ouverte d’où me parvenaient des bruits inquiétants. En la poussant, quel ne fut pas mon étonnement de voir rouler des voitures de toutes sortes dans une rue sombre où une multitude de gens habillés très mode, déambulaient. Les voitures passaient à une vitesse sans se soucier des passants qu’elles pouvaient mettre en danger. Des gens marchaient sur les trottoirs qui longeaient la rue, sans se regarder, et sans aucun signe de reconnaissance, ils avançaient tels des automates. J’aperçus Watson qui se détachait de cette foule sombre et sans vie. Il me fit signe d’approcher. Je le rejoignis. Il me serra la main et dit
WATSON
J’ai quelques consignes à te donner avant que tu n’ailles plus loin.
LEONARDO
Qui sont ces gens et où sommes nous ?
WATSON
Ces gens sont sans intérêt, il ne faut rien attendre d’eux. Ils ont leur cœur éteint, il ne bat plus, ni pour rien, ni pour personne. Aucun ami, aucun amour, plus aucune passion, un ennui mortel. Ils errent dans l’indifférence la plus totale.
Il s’avança vers un homme d’une trentaine d’année, jeune, en costard, bien fait de sa personne, pour lui demander :
WATSON
Excusez moi monsieur, ce jeune homme aurait besoin d’habits neufs…
L’HOMME
Ce n’est pas mon problème.
WATSON
Vous pourriez peut-être…
L’HOMME
Ce n’est pas mon problème.
Watson se retourna vers moi :
WATSON
Maintenant tu comprends qui ils sont, rien n’est jamais leur problème. Comme aurait dirait l’autre : « regarde et passe », ils sont sans intérêt. Toute leur vie se résume à ces quelque mots « c’est pas mon problème ». Mais avant tout, suis moi ! Tu dois te dépouiller de ton apparence, tu vas maintenant entrer dans le vif du sujet.
Nous pénétrâmes dans une boutique où se trouvaient des vêtements de toutes sortes. Il saisit une combinaison d’un gris métallisé qu’il me jeta en disant :
WATSON
Tiens, enlèves tes fringues, et mets moi ça, ça devrait correspondre à ta taille, tu es ici dans un autre monde, et ça va chauffer.
Je me dévêtis pour enfiler la combinaison qu’il m’avait lancée, elle était faite d’une matière que je n’avais encore jamais vue nulle part. la combinaison épousa parfaitement mon corps, Je ne me sentais pas vraiment à l’aise, j’avais l’impression d’être nu. Watson me regardait avec un œil amusé sans plus.
Je fus soudain saisi d’un malaise étrange, en l’espace d’une seconde à peine, je plongeai dans un trou noir, ma tête bourdonnait et une multitude d’images m’envahit, tout défilait à une vitesse impressionnante. Je saisis ma tête dans mes mains :
LEONARDO
Mais qu’est-ce qui m’arrive ?
WATSON
Un décrochement, c’est normal, pour ainsi dire, ton ordinateur interne a simplement fait une sorte de mise à jour. Maintenant tu as vraiment quitté ton monde habituel.
Il se dirigea vers la caisse pour payer. Je l’entendis négocier le prix avec le vendeur qui finit par lui lancer agacé :
LE VENDEUR
Bon écoutez j’ai pas de temps à perdre vous payez et vous vous cassez, si vous n’avez pas les moyens c’est pas mon problème.
Après avoir payé, le docteur m’invita à reprendre la route, nous fûmes de nouveau dans le brouhaha des gens ennuyeux, puis il franchit une porte qui nous conduisit dans une sorte de vestibule au bout duquel se trouvait une autre, en acier gris.
WATSON
Maintenant écoute moi, ce que tu as vu jusqu’à présent n’est rien. C’est maintenant que tout va commencer. Le monde que tu vas découvrir est un monde cruel et sans pitié. Première consigne : regarde toujours autour de toi, deuxième consigne, ne montre jamais que tu as peur ou tu es fichu, troisième consigne, pas d’apitoiement, quand bien même ce que tu voies te bouleverse, et enfin, les personnes d’un extérieur agréable sont parfois d’un intérieur suspect, ne te laisse pas séduire, n’oublie pas, tu es là pour voir et non pas pour prendre part. de toutes manières tu n’as plus le choix, il faut que tu y ailles maintenant. Prends cet ascenseur.
LEONARDO
L’ascenseur… Bien sûr. Mais vous ?
WATSON
Il te conduira au premier sous-sol. Je te retrouverai.
En disant ces mots, il tourna du talon et sortit de la pièce. Je me dirigeai vers l’ascenseur, appuyai sur le bouton d’ouverture et y pénétrai. Je réalisai alors que cet univers m’était familier, comme si j’avais déjà fait partie de ce monde… tout cela résultait sans doute de ce « décrochement », comme me l’avait fait entendre le docteur.

Chapitre 2
Premier sous-sol
Un monde à part
L’ascenseur s’arrêta au premier sous-sol. La porte s’ouvrit sur un grand salon avec des canapés et des fauteuils en cuir, un feu brûlait dans une grande cheminée. Au fond de la pièce se trouvait une immense baie vitrée qui donnait sur une piscine et un jardin luxuriant. Quelques personnes discutaient et buvaient par petits groupes dans une ambiance détendue. Un serviteur vint m’apporter un plateau de petits fours appétissants. En me servant je lui demandai :
LEONARD0
Dites moi, pouvez vous me dire où je me trouve ?
LE SERVITEUR
Monsieur est nouveau ?
LEONARDO
Si l’on veut.
LE SERVITEUR
Ici on pense monsieur. Vous avez en face de vous des savants des poètes des philosophes, de grands artistes, des personnes de qualité qu’on ne peut rencontrer qu’ici. Monsieur est artiste ?
LEONARDO
Pas vraiment…
LE SERVITEUR
Scientifique ?
LEONARDO
En fait, je suis de passage…
LE SERVITEUR
Vous êtes donc un invité, c’est une chose exceptionnelle vous savez, c’est un cercle très fermé. Voulez-vous que je vous présente ?
LEONARDO
Non… non si vous me permettez je préfère me laisser guider par mon intuition..
LE SERVITEUR
Monsieur est intuitif… comme il plaira à monsieur.
Le serviteur me laissa à mon étonnement. Le premier sous-sol de cette cité du feu me parut plutôt paisible et rassurant. Je m’assis sur un des canapés. Je fus agréablement surpris du confort qu’il offrait. Une femme élégante remarqua ma présence, elle se dirigea vers un des serviteurs qui déambulait avec un plateau de boissons, elle saisit un verre, puis un autre, et vint me rejoindre.
EVITA
On ne vous a pas présenté jeune homme, quelle indélicatesse, veuillez nous en excuser.
LEONARDO
Je n’y tenais pas madame…
Elle me tendit une coupe de champagne que je saisis avec hésitation.
EVITA
Appelez moi Evita, seriez vous timide ou simplement discret ?
LEONARDO
Plutôt discret… mais avec vous, je dirais timide.
EVITA
Je trouve ça excitant un homme timide. Vous connaissez quelqu’un ici ?
LEONARDO
Pas que je sache… mais peut-être allez vous pouvoir m'en dire plus sur ce lieu…
EVITA
Pourriez vous être plus clair ?
LEONARDO
On est bien dans la cité du feu ?
EVITA
D’où sortez vous une idée pareille.
Elle se mit à rire avec tant d’éclats qu’elle attira l’attention des personnes présentes dans le salon. Ils se rapprochèrent de nous et Evita les prit à témoin.
EVITA
Ce charmant jeune homme me demande si on est bien dans la cité du feu ?
Un homme d’un certain âge, au sourire malicieux, me jeta un regard amusé et me dit :
L’HOMME
Sérieusement, en quoi ce que vous voyez là vous fait penser à une cité du feu ? Avons nous des têtes de damnés ? Nous voyez vous sortis tout droit de l’univers de Dante ?
LEONARDO
Vous le connaissez ?
L’HOMME
Tout le monde ici le connaît. Nous avons parmi nos membres de grands commentateurs de sa « divine comédie » qui soit dit en passant ne s’est jamais appelée divine. Enfin, vous n’êtes pas venu pour nous parler de Dante. D’ailleurs jeune homme, que venez vous faire ici, c’est la première fois qu’on vous voit.
LEONARDO
Je suis juste de passage…en fait…
L’HOMME
Nous n’apprécions pas beaucoup les visiteurs, nous ne recevons ici qu’une certaine élite intellectuelle, c’est le lieu de la haute pensée tant scientifique qu’artistique ou philosophique. Nous échangeons sur des questions fondamentales. Les idées les plus folles se développent ici. On ne se préoccupe pas de leurs applications, ce qui nous importe c’est l’idée elle même, comment elle se conçoit et se développe. Ici s’élaborent tous les concepts et toutes les plus grandes théories.
Puis s’adressant à Evita :
L’HOMME
Occupe toi de lui chérie, je crois qu’il est un peu perdu au milieu de nous. Faisons bon accueil à notre visiteur, fais lui découvrir notre cité du feu comme il dit.
En s’en allant il me dit d’un ton amusé :
L’HOMME
Délicieusement naïf !
Evita m’adressa un sourire et me fit signe de la suivre. Nous traversâmes le salon puis elle m’entraîna dans le jardin où se trouvaient d’autres groupes de personnes. Certains s’ébattaient joyeusement dans la piscine, d’autres lisaient allongés sur des transats. Mon regard fut attiré par un homme d’une soixantaine d’année occupé à écrire. Il avait posé à côté de lui une pile d’ouvrages. Il était muni d’un ordinateur portable qui captivait toute son attention. Evita s’aperçut de l’intérêt que je portais à cet homme singulier.
EVITA
C’est un homme génial, un puits de connaissances, à croire qu’il a appris toute l’encyclopédie par cœur, en matière littéraire je n’en connais aucun qui soit à sa hauteur. Il parle couramment plus de quinze langues. Ceci dit il vaut mieux éviter de l’interroger, on n’en sortirait plus. Génial mais bavard. Vous voyez ce que je veux dire.
Ayant dit ces mots elle m’invita à m’installer sur un transat et m’offrit de quoi grignoter et de quoi boire. Je me demandai si mon docteur ne m’avait pas raconté des histoires. Quel lien pouvait-on faire avec le monde infernal décrit dans son oeuvre. Tous me donnaient l’impression de prendre plaisir. De quoi souffraient-ils ? Toutes ces questions agitaient mes pensées. Je ne savais pas de qu’elle manière les aborder avec Evita, vu l’hilarité générale que j’avais déclenché par mes quelques interventions. J’essayai cependant une approche :
LEONARDO
Si j’ai bien compris on est ici dans un monde à part. vous ne me semblez pas malheureux.
EVITA
Mais pourquoi voulez vous qu’on le soit, on a ici ce qu’il nous faut, vous voyez bien que la seule chose qui nous intéresse c’est le beau penser et le bel esprit.
LEONARDO
Vous intéressez-vous à la métaphysique, la question de Dieu par exemple ?
EVITA
Vous y croyez vous ? On en parle de temps en temps mais ça fait partie de nos débats philosophiques. D’ailleurs nous avons ici d’éminents théologiens. Mais à vrai dire je ne m’intéresse pas vraiment à cette question ça finit toujours par m’ennuyer. C’est ainsi, chacun ses passions n’est-ce pas ?
LEONARDO
Et vous ?
EVITA
Oh moi, je chante, je suis une cantatrice, une Diva comme diraient certains. Mais nous avons de tout ici en matière de chant et de musique, du rap, du rock, enfin de tout. Tout se conçoit ici.
Je vis apparaître derrière la baie vitrée, côté salon, Watson. Il me fit signe de le rejoindre. Que faisait-il ici ? Je me levai et m’excusai :
LEONARDO
Je dois vous laisser, excusez moi, je vous remercie de votre compagnie.
EVITA
Le plaisir était pour moi…vous ne m’avez pas dit votre nom…
LEONARDO
Leonardo, à une autre fois peut-être.
EVITA
Ceux qui disent ça en général ne reviennent jamais, adieu Léonardo !
Je rejoignis Watson qui montrait une certaine impatience.
WATSON
Mais qu’est-ce que tu fais, tu n’as rien compris des consignes que je t’ai données tout à l’heure, encore heureux que tu sois dans cet endroit, tu n’as pas à prendre part, pour cette fois tu ne risquais pas grand chose mais…
LEONARDO
Avouez qu’il y a de quoi en perdre son latin, c’est plutôt cool ici !
WATSON
C’est le seul endroit de la cité qui soit vivable. Laissons ces gens à leurs brillantes pensées qui ne les font pas bouger d’un iota.
LEONARDO
Ils n’ont pas l’air malheureux pour autant.
WATSON
Je vois que tu t’es laissé séduire. La réalité n’est pas ce que tu vois, tu avances encore en aveugle, mais crois moi, plus pour longtemps.
Je ne voyais toujours pas l’horreur annoncée avec tant d’insistance. L’attitude presque agressive de Watson m’avait un peu exaspéré, j’eus l’impression qu’il prenait son rôle un peu trop à cœur. Je le suivis jusqu’aux portes de l’ascenseur. Le serviteur nous rejoignit.
LE SERVITEUR
Monsieur s’en va déjà ?
Je jetai un regard furtif à Watson et ne répondis pas. Le serviteur fit demi-tour au moment où la porte de l’ascenseur s’ouvrit. Nous y pénétrâmes pour continuer notre descente vers le deuxième sous-sol.
photo de Jean Durand - Tous droits réservés.
Chapitre 1
Entresol
Décrochement
Je me retrouvai seul devant cette bouche sombre, pour un voyage aux enfers. J’avançai prudemment vers l’ouverture, et après une brève hésitation, je m’y engouffrai. La porte d’acier se referma sur moi et je fus plongé dans l’obscurité totale. Puis je sentis le sol se dérober sous moi, en fait, la cage dans laquelle je me trouvais me donnait l’impression de descendre. Une lumière se mit à clignoter sur la paroi d’en face au dessus de l’ouverture, et je vis s’inscrire ces mots : « entresol ».en lettres rouges. La porte coulissa et je me retrouvai dans un espace nu. Une sorte de hangar au fond duquel on apercevait une sorte de guérite où se trouvait une personne assise devant un ordinateur. Je m’approchai pour me faire connaître, l’homme gardait toute son attention sur ce qu’il faisait. Ses mains tambourinaient sur le clavier. Au fur et à mesure que ses doigts tapotaient les touches, je voyais apparaître sur l’écran des noms qui s’alignaient les uns à la suite des autres. A aucun moment il ne posa les yeux sur moi. Et toujours sans me regarder il me demanda :
LE GARDIEN
Nom, prénom, âge, sexe, et la raison de ta présence ici.
LEONARDO
Ferrare Leonardo, trente trois ans, masculin, en fait, je suis venu voir…
LE GARDIEN
Plus précis, je veux des choses précises, je n’ai pas de temps à perdre. Tu es ici pourquoi ?
LEONARDO
C’est mon médecin psychiatre qui…
LE GARDIEN
Nom et prénom du médecin.
LEONARDO
Watson, Peter Watson
L’homme s’arrêta de tambouriner sur les touches et fit pivoter le siège sur lequel il était assis pour me regarder avec des yeux froids et durs esquissant un sourire du coin des lèvres.
LE GARDIEN
T’imagines tu faire une croisière dans ce monde maudit ? Ce n’est pas un lieu de villégiature. Si ton toubib s’en est sorti, ça ne veut pas dire qu’il en sera de même pour toi. Il ne manquait plus que ça Watson nous envoie du monde, aurait-il ouvert une agence de voyage ? Ceci dit, le voyeurisme en matière d’horreur fait recette sur terre, il n’a peut-être pas tort. Mais tu ne sais pas encore ce qui t’attend. Ici c’est l’horreur totale, Si tu en réchappes, je me les coupe, et il va falloir que tu abandonnes tes allures de petit bourge. Je n’aime pas comment tu es sapé.
LEONARDO
Mais je n’ai rien d’autre…
LE GARDIEN
En attendant je rentre quoi comme information dans l’ordinateur… touriste ? Ce n’est vraiment pas sérieux, normalement personne ne doit sortir d’ici, ça devient n’importe quoi. Tu es là pour en baver, allez tire toi de là !
Il se remit devant son écran et reprit son activité. Toujours sans me regarder il reprit :
LE GARDIEN
Tu attends quoi tu ne vois pas que tu me déranges ? Démerdes toi, Watson a dû te dire comment faire. Maintenant dégage, il n'y a rien à voir ici.
LEONARDO
Pouvez vous juste me dire dans quel endroit je me trouve ?
LE GARDIEN
Dans l’entresol, faut lire ce qui est écrit dans l’ascenseur.
LEONARDO
L’ascenseur…
LE GARDIEN
Dégage je te dis !
LEONARDO
Excusez moi !
Refroidi par l’accueil de cet homme singulier, je me dirigeai vers l’autre côté de la pièce où se trouvait une porte ouverte d’où me parvenaient des bruits inquiétants. En la poussant, quel ne fut pas mon étonnement de voir rouler des voitures de toutes sortes dans une rue sombre où une multitude de gens habillés très mode, déambulaient. Les voitures passaient à une vitesse sans se soucier des passants qu’elles pouvaient mettre en danger. Des gens marchaient sur les trottoirs qui longeaient la rue, sans se regarder, et sans aucun signe de reconnaissance, ils avançaient tels des automates. J’aperçus Watson qui se détachait de cette foule sombre et sans vie. Il me fit signe d’approcher. Je le rejoignis. Il me serra la main et dit
WATSON
J’ai quelques consignes à te donner avant que tu n’ailles plus loin.
LEONARDO
Qui sont ces gens et où sommes nous ?
WATSON
Ces gens sont sans intérêt, il ne faut rien attendre d’eux. Ils ont leur cœur éteint, il ne bat plus, ni pour rien, ni pour personne. Aucun ami, aucun amour, plus aucune passion, un ennui mortel. Ils errent dans l’indifférence la plus totale.
Il s’avança vers un homme d’une trentaine d’année, jeune, en costard, bien fait de sa personne, pour lui demander :
WATSON
Excusez moi monsieur, ce jeune homme aurait besoin d’habits neufs…
L’HOMME
Ce n’est pas mon problème.
WATSON
Vous pourriez peut-être…
L’HOMME
Ce n’est pas mon problème.
Watson se retourna vers moi :
WATSON
Maintenant tu comprends qui ils sont, rien n’est jamais leur problème. Comme aurait dirait l’autre : « regarde et passe », ils sont sans intérêt. Toute leur vie se résume à ces quelque mots « c’est pas mon problème ». Mais avant tout, suis moi ! Tu dois te dépouiller de ton apparence, tu vas maintenant entrer dans le vif du sujet.
Nous pénétrâmes dans une boutique où se trouvaient des vêtements de toutes sortes. Il saisit une combinaison d’un gris métallisé qu’il me jeta en disant :
WATSON
Tiens, enlèves tes fringues, et mets moi ça, ça devrait correspondre à ta taille, tu es ici dans un autre monde, et ça va chauffer.
Je me dévêtis pour enfiler la combinaison qu’il m’avait lancée, elle était faite d’une matière que je n’avais encore jamais vue nulle part. la combinaison épousa parfaitement mon corps, Je ne me sentais pas vraiment à l’aise, j’avais l’impression d’être nu. Watson me regardait avec un œil amusé sans plus.
Je fus soudain saisi d’un malaise étrange, en l’espace d’une seconde à peine, je plongeai dans un trou noir, ma tête bourdonnait et une multitude d’images m’envahit, tout défilait à une vitesse impressionnante. Je saisis ma tête dans mes mains :
LEONARDO
Mais qu’est-ce qui m’arrive ?
WATSON
Un décrochement, c’est normal, pour ainsi dire, ton ordinateur interne a simplement fait une sorte de mise à jour. Maintenant tu as vraiment quitté ton monde habituel.
Il se dirigea vers la caisse pour payer. Je l’entendis négocier le prix avec le vendeur qui finit par lui lancer agacé :
LE VENDEUR
Bon écoutez j’ai pas de temps à perdre vous payez et vous vous cassez, si vous n’avez pas les moyens c’est pas mon problème.
Après avoir payé, le docteur m’invita à reprendre la route, nous fûmes de nouveau dans le brouhaha des gens ennuyeux, puis il franchit une porte qui nous conduisit dans une sorte de vestibule au bout duquel se trouvait une autre, en acier gris.
WATSON
Maintenant écoute moi, ce que tu as vu jusqu’à présent n’est rien. C’est maintenant que tout va commencer. Le monde que tu vas découvrir est un monde cruel et sans pitié. Première consigne : regarde toujours autour de toi, deuxième consigne, ne montre jamais que tu as peur ou tu es fichu, troisième consigne, pas d’apitoiement, quand bien même ce que tu voies te bouleverse, et enfin, les personnes d’un extérieur agréable sont parfois d’un intérieur suspect, ne te laisse pas séduire, n’oublie pas, tu es là pour voir et non pas pour prendre part. de toutes manières tu n’as plus le choix, il faut que tu y ailles maintenant. Prends cet ascenseur.
LEONARDO
L’ascenseur… Bien sûr. Mais vous ?
WATSON
Il te conduira au premier sous-sol. Je te retrouverai.
En disant ces mots, il tourna du talon et sortit de la pièce. Je me dirigeai vers l’ascenseur, appuyai sur le bouton d’ouverture et y pénétrai. Je réalisai alors que cet univers m’était familier, comme si j’avais déjà fait partie de ce monde… tout cela résultait sans doute de ce « décrochement », comme me l’avait fait entendre le docteur.

Chapitre 2
Premier sous-sol
Un monde à part
L’ascenseur s’arrêta au premier sous-sol. La porte s’ouvrit sur un grand salon avec des canapés et des fauteuils en cuir, un feu brûlait dans une grande cheminée. Au fond de la pièce se trouvait une immense baie vitrée qui donnait sur une piscine et un jardin luxuriant. Quelques personnes discutaient et buvaient par petits groupes dans une ambiance détendue. Un serviteur vint m’apporter un plateau de petits fours appétissants. En me servant je lui demandai :
LEONARD0
Dites moi, pouvez vous me dire où je me trouve ?
LE SERVITEUR
Monsieur est nouveau ?
LEONARDO
Si l’on veut.
LE SERVITEUR
Ici on pense monsieur. Vous avez en face de vous des savants des poètes des philosophes, de grands artistes, des personnes de qualité qu’on ne peut rencontrer qu’ici. Monsieur est artiste ?
LEONARDO
Pas vraiment…
LE SERVITEUR
Scientifique ?
LEONARDO
En fait, je suis de passage…
LE SERVITEUR
Vous êtes donc un invité, c’est une chose exceptionnelle vous savez, c’est un cercle très fermé. Voulez-vous que je vous présente ?
LEONARDO
Non… non si vous me permettez je préfère me laisser guider par mon intuition..
LE SERVITEUR
Monsieur est intuitif… comme il plaira à monsieur.
Le serviteur me laissa à mon étonnement. Le premier sous-sol de cette cité du feu me parut plutôt paisible et rassurant. Je m’assis sur un des canapés. Je fus agréablement surpris du confort qu’il offrait. Une femme élégante remarqua ma présence, elle se dirigea vers un des serviteurs qui déambulait avec un plateau de boissons, elle saisit un verre, puis un autre, et vint me rejoindre.
EVITA
On ne vous a pas présenté jeune homme, quelle indélicatesse, veuillez nous en excuser.
LEONARDO
Je n’y tenais pas madame…
Elle me tendit une coupe de champagne que je saisis avec hésitation.
EVITA
Appelez moi Evita, seriez vous timide ou simplement discret ?
LEONARDO
Plutôt discret… mais avec vous, je dirais timide.
EVITA
Je trouve ça excitant un homme timide. Vous connaissez quelqu’un ici ?
LEONARDO
Pas que je sache… mais peut-être allez vous pouvoir m'en dire plus sur ce lieu…
EVITA
Pourriez vous être plus clair ?
LEONARDO
On est bien dans la cité du feu ?
EVITA
D’où sortez vous une idée pareille.
Elle se mit à rire avec tant d’éclats qu’elle attira l’attention des personnes présentes dans le salon. Ils se rapprochèrent de nous et Evita les prit à témoin.
EVITA
Ce charmant jeune homme me demande si on est bien dans la cité du feu ?
Un homme d’un certain âge, au sourire malicieux, me jeta un regard amusé et me dit :
L’HOMME
Sérieusement, en quoi ce que vous voyez là vous fait penser à une cité du feu ? Avons nous des têtes de damnés ? Nous voyez vous sortis tout droit de l’univers de Dante ?
LEONARDO
Vous le connaissez ?
L’HOMME
Tout le monde ici le connaît. Nous avons parmi nos membres de grands commentateurs de sa « divine comédie » qui soit dit en passant ne s’est jamais appelée divine. Enfin, vous n’êtes pas venu pour nous parler de Dante. D’ailleurs jeune homme, que venez vous faire ici, c’est la première fois qu’on vous voit.
LEONARDO
Je suis juste de passage…en fait…
L’HOMME
Nous n’apprécions pas beaucoup les visiteurs, nous ne recevons ici qu’une certaine élite intellectuelle, c’est le lieu de la haute pensée tant scientifique qu’artistique ou philosophique. Nous échangeons sur des questions fondamentales. Les idées les plus folles se développent ici. On ne se préoccupe pas de leurs applications, ce qui nous importe c’est l’idée elle même, comment elle se conçoit et se développe. Ici s’élaborent tous les concepts et toutes les plus grandes théories.
Puis s’adressant à Evita :
L’HOMME
Occupe toi de lui chérie, je crois qu’il est un peu perdu au milieu de nous. Faisons bon accueil à notre visiteur, fais lui découvrir notre cité du feu comme il dit.
En s’en allant il me dit d’un ton amusé :
L’HOMME
Délicieusement naïf !
Evita m’adressa un sourire et me fit signe de la suivre. Nous traversâmes le salon puis elle m’entraîna dans le jardin où se trouvaient d’autres groupes de personnes. Certains s’ébattaient joyeusement dans la piscine, d’autres lisaient allongés sur des transats. Mon regard fut attiré par un homme d’une soixantaine d’année occupé à écrire. Il avait posé à côté de lui une pile d’ouvrages. Il était muni d’un ordinateur portable qui captivait toute son attention. Evita s’aperçut de l’intérêt que je portais à cet homme singulier.
EVITA
C’est un homme génial, un puits de connaissances, à croire qu’il a appris toute l’encyclopédie par cœur, en matière littéraire je n’en connais aucun qui soit à sa hauteur. Il parle couramment plus de quinze langues. Ceci dit il vaut mieux éviter de l’interroger, on n’en sortirait plus. Génial mais bavard. Vous voyez ce que je veux dire.
Ayant dit ces mots elle m’invita à m’installer sur un transat et m’offrit de quoi grignoter et de quoi boire. Je me demandai si mon docteur ne m’avait pas raconté des histoires. Quel lien pouvait-on faire avec le monde infernal décrit dans son oeuvre. Tous me donnaient l’impression de prendre plaisir. De quoi souffraient-ils ? Toutes ces questions agitaient mes pensées. Je ne savais pas de qu’elle manière les aborder avec Evita, vu l’hilarité générale que j’avais déclenché par mes quelques interventions. J’essayai cependant une approche :
LEONARDO
Si j’ai bien compris on est ici dans un monde à part. vous ne me semblez pas malheureux.
EVITA
Mais pourquoi voulez vous qu’on le soit, on a ici ce qu’il nous faut, vous voyez bien que la seule chose qui nous intéresse c’est le beau penser et le bel esprit.
LEONARDO
Vous intéressez-vous à la métaphysique, la question de Dieu par exemple ?
EVITA
Vous y croyez vous ? On en parle de temps en temps mais ça fait partie de nos débats philosophiques. D’ailleurs nous avons ici d’éminents théologiens. Mais à vrai dire je ne m’intéresse pas vraiment à cette question ça finit toujours par m’ennuyer. C’est ainsi, chacun ses passions n’est-ce pas ?
LEONARDO
Et vous ?
EVITA
Oh moi, je chante, je suis une cantatrice, une Diva comme diraient certains. Mais nous avons de tout ici en matière de chant et de musique, du rap, du rock, enfin de tout. Tout se conçoit ici.
Je vis apparaître derrière la baie vitrée, côté salon, Watson. Il me fit signe de le rejoindre. Que faisait-il ici ? Je me levai et m’excusai :
LEONARDO
Je dois vous laisser, excusez moi, je vous remercie de votre compagnie.
EVITA
Le plaisir était pour moi…vous ne m’avez pas dit votre nom…
LEONARDO
Leonardo, à une autre fois peut-être.
EVITA
Ceux qui disent ça en général ne reviennent jamais, adieu Léonardo !
Je rejoignis Watson qui montrait une certaine impatience.
WATSON
Mais qu’est-ce que tu fais, tu n’as rien compris des consignes que je t’ai données tout à l’heure, encore heureux que tu sois dans cet endroit, tu n’as pas à prendre part, pour cette fois tu ne risquais pas grand chose mais…
LEONARDO
Avouez qu’il y a de quoi en perdre son latin, c’est plutôt cool ici !
WATSON
C’est le seul endroit de la cité qui soit vivable. Laissons ces gens à leurs brillantes pensées qui ne les font pas bouger d’un iota.
LEONARDO
Ils n’ont pas l’air malheureux pour autant.
WATSON
Je vois que tu t’es laissé séduire. La réalité n’est pas ce que tu vois, tu avances encore en aveugle, mais crois moi, plus pour longtemps.
Je ne voyais toujours pas l’horreur annoncée avec tant d’insistance. L’attitude presque agressive de Watson m’avait un peu exaspéré, j’eus l’impression qu’il prenait son rôle un peu trop à cœur. Je le suivis jusqu’aux portes de l’ascenseur. Le serviteur nous rejoignit.
LE SERVITEUR
Monsieur s’en va déjà ?
Je jetai un regard furtif à Watson et ne répondis pas. Le serviteur fit demi-tour au moment où la porte de l’ascenseur s’ouvrit. Nous y pénétrâmes pour continuer notre descente vers le deuxième sous-sol.
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