Chapitre 2

Le frère


Une fois sortis du bois des suicidés, je me demandais vers quelles nouvelles découvertes sordides j’allais être conduit. Que me restait-il à voir ? Nous reprîmes l’ascenseur pour descendre au troisième sous-sol. La porte à peine ouverte, nous fûmes accueillis par des tirs d’armes à feu. Watson m’invita à m’accroupir un instant. L’air était enfumé et sentait la poudre mélangée au plastique brûlé. Le danger écarté, nous nous redressâmes pour prendre la première rue qui se présentait. Nous marchions dans une ville détruite, parsemée d’immeubles en ruine; quelques voitures calcinées, d’autres en flammes, reflétaient un climat de guerre. Sur les trottoirs déambulaient quelques passants crispés par la peur. Ils évitaient notre regard, frôlant les murs, le pas hâtif. Pour la première fois depuis le début de ce voyage, je remarquai des enfants; leurs mères prenaient bien soin de ne pas lâcher leur main. Les hommes qui les accompagnaient jetaient un œil craintif alentour, comme à l’affût d’un danger imminent. De toute évidence, nous étions en guerre. Des tirs sporadiques, venaient rythmer cette vision de chaos. L’ambiance tendue et silencieuse fut rompue par des bruits de bottes et quelques coups de feu. Une femme cria :

UNE FEMME


Ils arrivent !

Watson comprit ce qui se passait, nous mit aussitôt à l’abri derrière une voiture calcinée. Les femmes couraient avec leurs enfants à la recherche d’une protection, les hommes s’agitaient en tentant de les disperser, mais ils tombaient les uns après les autres sous les tirs des soldats qui venaient d’envahir la rue. Ces derniers rassemblèrent femmes et enfants, pour les aligner contre un mur. Six hommes furent choisis pour les exécuter. Ne supportant plus les pleurs des enfants je bouchai mes oreilles et me retournai. S’en apercevant, Watson dégagea mes mains, me demandant de regarder la scène. Je me redressai péniblement pour assister au massacre impitoyable de ces malheureuses familles.
Après avoir accompli leur macabre besogne, les soldats montèrent dans un camion venu les récupérer puis s’en allèrent sans se soucier des morts qu’ils avaient laissés derrière eux. Watson m'invita à le suivre et se dirigea vers les corps ensanglantés. Une fois devant eux il me dit d’une voix sereine et dégagée de toute émotion

WATSON

Ils font partie de cette population jugée comme néfaste et accusée de mettre en danger la race humaine.

L’attitude apparemment froide de Watson me mit hors de moi.

LEONARDO

Comment pouvez-vous voir tout ça avec autant d’indifférence, rien ne vous atteint ? Quelle sorte d’homme êtes-vous ? Vous me traînez dans cette fange sans jamais en être troublé, toute cette horreur glisse sur vous, et qui plus est, vous me forcez à la regarder, je ne pourrai jamais être comme vous.

WATSON

Qui te demande d’être comme moi ? Tu n’as plus le choix, ta seule issue si tu veux sortir de cet enfer c’est de me suivre et de faire ce que je te dis, et tant pis si je te déçois. Ce monde je le connais, toi, tu le découvres. Cette horreur te bouleverse, mais ce que tu ne vois pas encore c’est que tu es cette horreur. Quand tes yeux s’ouvriront, elle ne sera plus, mais tu as du chemin à faire et il y a encore beaucoup de sang devant toi.

LEONARDO

Pouvez-vous au moins me dire où nous allons maintenant ?

WATSON

Nous n’avons pas tout vu dans ce troisième sous-sol. Il y a un homme ici qui t’est proche et je crois qu’il serait bon que tu le voies.

LEONARDO

Puisque je n’ai pas le choix…

Il reprit sa marche, je le suivis un peu en retrait, ravalant tant bien que mal ma colère et mon dégoût. Nous entendions de temps à autre des échanges de tirs, et, par intermittence, des bruits d’artillerie lourde. On vit déboucher d’une rue perpendiculaire, une voiture de l’armée qui vint s’arrêter en face de nous. Un homme en descendit, probablement un officier vu son uniforme. Il vint nous demander nos papiers. Puis, reconnaissant Watson il se ravisa et lui demanda :

L’OFFICIER

Vous revoilà, qui est cet homme ?

WATSON

Le frère de Costa.

Que voulait t-il dire par « le frère de Costa » ? Watson ne me laissa pas le temps d’y réfléchir il se tourna vers moi :

WATSON

Ton frère est ici c’est même lui qui dirige ces brigades de la mort.

L’OFFICIER

Il ne le sait pas ?

WATSON

Il y a longtemps qu’il n’a plus de nouvelles de son frère.

L’OFFICIER

Venez, montez il sera certainement content de le voir.

Nous montâmes dans la voiture blindée de l’officier et nous traversâmes une ville quasiment déserte et à moitié détruite. La voiture s’arrêta devant une entrée grillagée, entourée de fils barbelés. Quelques soldats montaient la garde, l’officier présenta ses papiers au soldat de guet qui nous ouvrit le passage. En descendant de la voiture Watson me dit :

WATSON

Cesse de faire cette tête. Tu devrais être content de revoir ton frère.

LEONARDO

C'est quoi cette plaisanterie?


WATSON

Tu verras! Je te conseille de montrer un peu plus d'assurance Et de quitter cet air de chien battu.

Nous suivîmes l’officier qui nous mena jusqu’au bureau de Costa, mon frère. Je demeurai sans voix quand je vis qu’il s’agissait bien de lui. Les souvenirs de mon enfance refirent surface et je revis la scène où Costa me battit avec une telle violence que, sans l’intervention de ma mère, j’aurai probablement laissé ma peau. Nous ne nous sommes jamais aimés. Nous avions toujours eu des opinions divergentes. Ses propos racistes avaient le don de m’exaspérer. Il se tenait là en face de moi dans son uniforme noir qui rappelait l’uniforme SS. Il s’approcha de moi en disant :

COSTA

Tiens, tiens, le frérot, je vois que tu n’as pas beaucoup changé. Alors ça t’étonne de me voir ici et dans cet uniforme. Eh oui, que veux-tu, chacun son destin, comme tu peux le constater je suis resté fidèle à mes convictions. Aujourd’hui, je suis chargé de l’épuration, j’élimine la racaille, les nuls, les pédés, enfin tu vois, toutes ces erreurs de la nature, souviens-toi, on en a souvent discuté tous les deux, on en est même venus aux mains une fois, tu vois, je n’ai pas oublié.

LEONARDO

Comment l’oublier, j’en ai gardé quelques marques.

COSTA

Oh ce n’était pas méchant. Mais voyons dis moi, qu’est-ce que tu viens faire par ici, tu sais que c’est dangereux, tu as de la chance de ne pas t’être fait embarqué, tu aurais fini dans un camp.

LEONARDO

Et toi quelle est ta fonction?


COSTA

Je te croyais plus observateur, après tout ce que tu as vu et entendu tu n'as pas encore compris… Comment faut-il que je t'explique. Viens approche, viens voir.

Il se dirigea vers une des fenêtres situées au fond de la pièce, à peine l'avait-il ouverte, que des cris et des gémissements de douleur me troublèrent.

COSTA

Allez approche, tu es toujours aussi poule mouillée. Viens, tu vas comprendre à quoi je sers et qui je sers.

Ce que je vis me remplit de dégoût. La fenêtre donnait sur une cour intérieure où des soldats s'exerçaient à la torture sur des hommes, des femmes. Ce qui me bouleversa fut de voir entassés dans un coin des enfants, dont certains hurlaient à la vue de leurs parents torturés. Le sol se déroba sous mes pieds, Watson se précipita pour me retenir par le bras.

WATSON

Redresse toi, ce n’est pas le moment.

Il me gifla et je repris mes sens. L’idée me vint aussitôt de me saisir d’une arme et d’en finir avec toute cette horreur que je ne supportai plus. Watson m’arrêta net.

WATSON

N’y pense même pas.

LEONARDO

Qu’il crève ce monstre et que je meure avec lui s’il le faut !

WATSON

Ça suffit, calme toi !

COSTA

Réveille toi frérot, aies le courage de regarder ton monde en face ! Petite nature, ce sont les enfants qui t’émeuvent tant que ça, bon, je vais te montrer un peu d’humanité si tu veux, je vais abréger leur souffrance, un peu de pitié pour ces petits chéris.

Il prit un fusil, une fois à la fenêtre il demanda aux bourreaux d’aligner les enfants, puis il commença sa sinistre besogne. Je tombai à genoux, et pris ma tête dans mes mains pour ne pas entendre. Une fois encore Watson me redressa.

WATSON

Ce n’est pas fini !

LEONARDO

Tu n’es qu’un salaud, un salaud !

WATSON

C’est ton frère !

LEONARDO

Ce n’est pas mon frère, c’est un monstre, une sale ordure !

WATSON

Cesse de gémir, ça y est c’est fini ! Ils sont morts, délivrés, ils auraient pu connaître pire.

LEONARDO

tout est tellement dégueulasse et vous...Je n'arrive pas à comprendre, à quoi jouez vous? Pourquoi me montrer tout ça?

WATSON

Pourquoi refuser de voir ?

LEONARDO

C’est trop ignoble !

WATSON

C’est le mensonge qui est ignoble.

Mon cœur se souleva et je me penchai précipitamment à la fenêtre pour rendre tout ce que j'avais dans mes tripes. Ce qui fit rire Costa:

COSTA

Toujours aussi chochotte, tu as du mal à comprendre que tout ça c'est de la vermine, ça ne mérite pas de vivre, c'est comme des cafards ou des rats, si tu ne les écrases pas, ça pullule et un jour ou l'autre, ce sont eux qui te bouffent, je fais de la prévention, c'est ça que tu refuses d'admettre, tu es trop chochotte. Mais regardes toi, tu es blanc comme un linge.

Je m'apprêtais à bondir sur lui quand il m'arrêta net:

COSTA


Attention à ce que tu fais, tu n’es plus à la maison frérot, sache qu'on ne s'attaque pas à un membre de la brigade, à moins que tu veuilles finir comme cette pourriture. Je te conseille de te calmer et de ravaler ta haine.

Je lui jetai un regard rempli de dégoût puis je m'en revins vers Watson qui, comme à son habitude assistait à toute la scène sans sourciller:

WATSON

Tu n'as rien d'autre à dire à ton frère.

LEONARDO

Mon frère? Quel frère? Je n'en ai jamais eu.

COSTA

On n'efface pas aussi facilement les liens de sang frérot, certainement pas en refusant de voir. Tu devrais te pencher plus sérieusement sur ce qui te dérange en moi. Regarde d'un peu plus près. Si tu réfléchis bien, moi je suis conforme à mes choix, je suis entièrement dans ce que je fais. Que ces choix ne te conviennent pas, ne m'embarrasse aucunement. Pour moi, tuer n'est rien, je libère le monde d'une race d'hommes marquée dès la naissance par la souffrance. Ils sont pauvres, physiquement moches, de la couleur des faibles et des esclaves. S'ils ont de l'argent, ils en deviennent dangereux. Ce sont les financeurs de la dégénérescence humaine, de ces grands faiseurs d'illusions qu'on retrouve dans les révolutions et les religions de tous poils, ces beaux parleurs qui endorment le monde avec leurs rêves de paix, d'égalité et de droits de l’homme. Moi je les replace dans la réalité de la vie, la seule réalité: la mort. Je la leur offre, c'est gratuit, et je leur donne l'occasion de la voir arriver lentement, avec son cortège d'angoisses. Il faut un certain courage pour regarder dans leurs yeux cette peur poussée à l'extrême qui les fait hurler de douleur. Tu ne vas probablement pas me comprendre, mais sache que c'est dans ces moments limites que la vie prend tout son sens. Avant ils dormaient, ils ne se savaient même pas vivants, et là d'un coup je leur ouvre les yeux, ils sentent en eux, comme ils ne l'ont jamais senti auparavant, ce goût de la vie, dans cet affrontement sans merci avec la mort, qui les fait enfin sortir de leur mensonge habituel. C'est tout ça que je savoure en cet instant que tu appelles horreur.

LEONARDO

Tu n'es qu'un sadique, contente toi de ta brutalité, continue de nourrir la bête immonde qui est en toi, épargne moi tes analyses et ton cynisme de malade. Je n'ai rien à voir avec toi.

COSTA

C'est ce que tu crois. Notre rencontre a un sens, et pas forcément celui auquel tu penses. J'ai simplement une chose à te dire: sache que moi je suis à ma place. Je ne suis pas sûr qu'on puisse dire cela de toi. Je ne m'encombre d'aucune question existentielle. Je fais ce que j'ai à faire point final. Je suis du côté de la mort, voilà pourquoi je n'ai pas peur.

LEONARDO

Tu te trompes, tu as toujours eu peur de la vie, tu es un raté Costa, c'est pour cela que tu ne supportes pas ceux qui libèrent la vie et qui l'expriment, ceux qui la prolongent et l'exaltent, toi tu préfères la rompre, l'arrêter parce qu'elle t'a toujours fait peur. Tu n'as peut-être pas peur de la mort mais la vie Costa, la vie. Souviens-toi comment tu te faisais remettre en place par mes copines. Tu as toujours été jaloux de moi. Moi je savais les amuser, les faire rire. Tu n'as jamais su jouir de la vie. Tu n'as jamais supporté le bonheur des autres, parce que tu es un malade, un mauvais baiseur selon ce qu'on m'a dit. Tu es un refoulé, tu as toujours eu peur du plaisir.

COSTA

Quoi la vie! Tiens regarde ce que c'est que la vie!

Après s'être saisi d'un fusil mitrailleur, il se dirigea vers la fenêtre et se remit à tirer en criant:

COSTA

Voilà ce que c'est la vie une petite chose en métal la traverse et pfffff plus rien, tu n'as toujours pas compris que la mort est plus forte que tout, en définitive c'est toujours elle qui l'emporte, t'auras beau l'agiter ta vie, la mort est toujours au bout et je suis son serviteur.

Costa me lança un sourire des plus sibyllins et me fit un salut en claquant des bottes.

LEONARDO