photo de Jean Durand - tous droits réservés


EPISODE 5

Chapitre 1


Le fils

Je ne sais plus le temps que je passai dans la cellule. Mais l’aimable policier qui m’y avait jeté me remit dans la rue. Je la retrouvai aussi sombre que je l’avais laissée, elle empestait l’huile de friture mélangée aux odeurs de gaz d’échappement des voitures. Il y avait une activité débordante et les trottoirs grouillaient d’une foule nerveuse. Je fus bousculé à plusieurs reprises, sans jamais entendre une seule excuse, cela devait sans doute faire partie du comportement de cette population étrange. Je fus abordé par un vendeur de cocaïne qui me proposa une dose, sans qu’aucune personne alentour ne s’en inquièta. Je la refusai, ce qui le mit dans un état de colère, il sortit un revolver qu’il avait camouflé dans son blouson. Il le pointa sur ma tempe et menaça de me tirer une balle.

LE VENDEUR

Tu vas me prendre cette came mec ou je te butte, et tu vas me filer toute ta tune.

Une femme qui se trouvait dans l’entrebâillement d’une porte intervint :

LA FEMME

Tony, laisse le, c’est un étranger, tu devrais faire attention…qui te dit qu’il n’est pas du clan ? À ta place je me méfierai.

LE VENDEUR

D’où tu viens toi ?

Comme j’hésitai il insista énergiquement :

LE VENDEUR

Je t’ai posé une question, tu viens d’où ?

LEONARDO

Je suis envoyé par Watson.

LE VENDEUR

On peut dire que tu as de la chance. Le docteur a son entrée ici, mais tu es quand même mal barré. D’habitude il accompagne les mecs paumés dans ton genre. Je me demande comment tu ne t’es pas fait déjà butté.

LEONARDO

Il doit me rejoindre bientôt

LE VENDEUR

J’espère pour toi parce que tu vas en baver mec.

Il me fit comprendre qu’il me fallait sans tarder m’éloigner de ce lieu. Je courus pour rejoindre le trottoir d’en face et manquai de me faire renverser par une voiture. Le conducteur m’insulta. Une fois sur le trottoir, la femme prostituée me rejoignit et me tira par la manche de ma combinaison et m’entraîna dans la cour sombre d’un immeuble, elle me demanda :

LA FEMME

Qui es-tu ?

LEONARDO

Je suis Léonardo.

LA FEMME

Tu n’es pas d’ici ça se voit. Qu’est-ce que tu viens faire ?

LEONARDO

Difficile à expliquer…à vrai dire je me pose encore la question…

LA FEMME

Oh t’es pas bien dans ta tête toi, encore une histoire d’amour qui a mal fini. Vous êtes bien compliqué les mecs. Vous ne savez pas ce que vous voulez. Pour moi au moins c’est clair, du sexe et du fric. J’aime l’un autant que l’autre. Viens avec moi, je voudrais te présenter mon fils.

LEONARDO

Votre fils? Mais pourquoi faire?

LA FEMME

T'inquiètes pas, il se prostitue pas, j' suis pas une mère maquerelle. Non, lui ce qu'il fait c'est bien pire. C'est un malade, je sais plus quoi faire, j'ai tout essayé, qui sait, peut-être que toi il va t'écouter.

LEONARDO

Je ne suis pas médecin, ni psy, je suis rien de tout ça moi.

LA FEMME

Je veux quand même que tu le voies. Il a dix sept ans et il faut voir l'état dans lequel il est. Allez viens je veux que tu vois ça. Moi tout ça me dépasse.

Nous entrâmes dans l’immeuble, et montâmes par les escaliers jusqu’au troisième étage, après avoir longé un couloir bruyant, où pouvaient s’entendre des conversations animées et des personnes en train de faire l’amour, nous arrivâmes devant la porte trois cent neuf, elle sortit les clés de son sac et déverrouilla la serrure. Nous entrâmes. La salle principale était encombrée d’objets décoratifs de toutes sortes. Je fus saisi par la quantité de coussins aux couleurs vives, tout semblait inviter à l’abandon et l’oubli. Elle alla frapper à la porte d’une chambre, probablement celle de son fils.

LA FEMME

Chéri c’est moi, ouvre ! Je parie qu’il est encore sur le web. Mon chéri j’attends !

LE FILS

C’est pourquoi ? Je suis occupé.

LA FEMME

Ecoute, je sais très bien à quoi t’es occupé, alors s’il te plaît t’arrête ça tout de suite et tu viens ouvrir… Bon, en attendant qu’il se décide à nous ouvrir on va boire un petit coup. Et tu vas un peu me parler de toi. Allons fais pas le timide assieds toi

LEONARDO

Mais je ne sais pas si je peux…

LA FEMME

Je ne vais pas te sauter dessus, j’ai juste besoin d’aide pour mon fils. Je ne sais plus à qui m’adresser, tu fais quoi dans la vie?
LEONARDO

Je travaille dans l'éducation.

LA FEMME

Je ne me suis pas trompée, tu dois savoir expliquer les choses, il faut que tu lui parles.

LEONARDO

Mais qu’est-ce qu’il a ?

LA FEMME

Il a qu’il passe son temps à se masturber devant des images de cul sur le web. Il ne peut plus s’en passer, il ne sait même pas ce que c’est que la caresse d’une femme, il n’a jamais touché une femme, c’est que du virtuel comme on dit.

LEONARDO

Vous en avez parlé avec lui ?

LA FEMME

Et comment qu’on en a parlé. Il en souffre ça se voit, il dit que c’est plus fort que lui, il en est esclave. Comme si ça ne lui suffisait pas d’avoir une mère qui fait la pute.

LEONARDO

Il le sait ?

LA FEMME

Il n’est pas con, il a très vite compris. Au début ça n’a pas été facile pour nous deux, mais je lui ai expliqué que je ne sais faire que ça, et qu’il faut bien qu’on mange, et que c’est la vie j’y peux rien. Finalement je vois qu’on aime le sexe tous les deux, mais je préfèrerais qu’il le pratique réellement plutôt que de le faire uniquement avec des images. Là j’ai raté son éducation. Bon, vous buvez quoi ?


LEONARDO

Je prendrais juste une petite bière.

LA FEMME

Je vais vous chercher ça.

LEONARDO

Entendu.

Elle se retira vers la cuisine. A cet instant la porte de la chambre du fils s’ouvrit et je vis sortir un jeune homme, pâle, les yeux cernés, sa chevelure brune, épaisse, lui mangeait le front et assombrissait son regard éteint. Il hésita un instant en me voyant et demanda

LE FILS

Où est ma mère ?

LEONARDO

Elle nous prépare à boire.

LE FILS

Vous êtes un client ?

LEONARDO

Non pas du tout. Je suis juste de passage.

LE FILS

Elle vous a parlé de moi…je sais qu’elle ne peut pas s’empêcher.

LEONARDO

Pour ne rien vous cacher oui elle m’a parlé de vous.

LE FILS

Et elle vous a dit quoi ?

Sa mère entra à cet instant munie d’un plateau garni de boissons et d’amuses gueule.

LA FEMME

Je lui ai parlé de ta maladie
LE FILS

Je ne veux pas que tu dises que je suis malade.

LA FEMME

Et comment tu appelles ça toi quelqu’un qui est dépendant à ce point. Pour moi c’est une maladie au même titre qu’un alcoolique ou un drogué. Je ne vois pas la différence.

LE FILS

Si c’est pour me dire ça que tu m’as fait sortir, j’ai rien à foutre ici, j'aimerai bien que tu me foutes la paix, tu ne peux pas comprendre...

LA FEMME

Comprendre quoi?

LE FILS

Bon ça va, de toute façon c'est mort.

LA FEMME

Parle moi plus clairement, peut-être que ça pourrait m'aider.

LE FILS

Non, j' te dis c'est mort.

Il se dirigea vers sa chambre.

LEONARDO

Je peux venir avec vous ?

Il s'arrêta net pour me faire face.

LE FILS

Pourquoi faire ?

LEONARDO

Comme ça, parce que j’en ai envie simplement.

LE FILS

Si c'est pour me faire la morale, j'ai une mère pour ça, et pour moi vous n’êtes rien, je vous connais pas !

LEONARDO

Pour être franc, je ne comprends pas vraiment ce qui m'arrive, mais peut-être que vous allez pouvoir m'aider.

LE FILS

Je ne peux aider personne.

LEONARDO

Qui peut savoir?

LE FILS

C'est bon, cinq minutes pas plus, et je ne veux pas de donneur de leçons.

LEONARDO

Sois tranquille.

Sans répondre il me conduisit vers sa chambre. Je le suivis. Une fois à l’intérieur, il referma la porte sur nous. La pièce était sombre et dans un désordre apparent, la seule lumière venait de l’écran de l’ordinateur. L'air était imprégné d’une odeur de cannabis. A côté de l'unité centrale traînaient du tabac à rouler et du papier. Il s’assit sur son lit et sans me regarder il me demanda

LE FILS

Qu’est-ce que vous voulez ?

LEONARDO

J’ai besoin de savoir à partir de quand tu t’es laissé piégé?

LE FILS

Qu’est-ce que ça peut vous faire ?


LEONARDO

J’ai besoin de comprendre pour moi même, crois moi c’est rien d’autre.

LE FILS

Je vois que ma mère a encore bavé sur moi. Elle me gonfle, je ne sais pas ce qu'elle s'est foutue dans la tête, mais elle n’arrive pas à me lâcher.

LEONARDO
C'est une mère.

LE FILS

Une emmerdeuse. Vous croyez que je prends plaisir à ça ? Eh bien non je n’éprouve même plus de plaisir, ce n’est plus qu’une pulsion, c'est comme ça qu'on dit? Enfin un truc qui me bouffe la tête quoi, et même pendant que je me touche, je me dis que c’est la dernière fois, que cette fois je vais arrêter là, mais après mon éjaculation minable je me sens vidé et impuissant, et je reste là comme un con sur mon lit pour récupérer des forces avant que de nouvelles images envahissent ma tête et me replonge dans cette merde. C’est comme ça chaque jour, avant je ne le faisais que deux fois dans la journée et puis très vite j’en ai voulu plus, maintenant c’est au minimum cinq fois. Même que les meufs sur le net elles me font plus bander, c’est simplement ce truc, cette pulsion qui fait que je ne peux pas faire autrement. Dès que je me lève le matin je n’ai que ça dans la tête. La première chose que je fais, je commence par me rouler un joint puis j’allume mon ordinateur et c’est parti. Je suis foutu je n’arrive même plus à être dégoûté de moi… c'est ça que vous êtes venu entendre ? Je parie que vous, vous êtes de ces gens normaux, sans histoires. Des mecs comme moi ç’est sale n’est-ce pas, ça ne mérite pas d’exister, ça dérange, vous êtes de ceux qui disent avec cet air dégoûté, comment peut-on faire ça, et vous pensez dans votre tête bien propre, que ce sont des mecs comme moi qui finissent par violer des gamines et qui bousillent des enfants par plaisir. Tout est si simple dans votre tête bien propre. Vous ne savez rien de rien et pourtant vous jugez alors que vous mélangez tout. Je crois finalement que ma mère a raison, je suis malade. C’est la pire des maladies parce qu’elle est dans la tête, elle est incontrôlable.

LEONARDO

Pourquoi crois-tu que je suis là… ma tête bien propre comme tu dis te surprendrait sans doute si tu pouvais voir ce qu’elle accueille et ressasse parfois de façon obsessionnelle. Je suis persuadé que dans chaque homme habite au moins une merde comme tu dis, je ne dis pas ça pour te séduire mais comme toi j’ai besoin de comprendre. Je peux te poser une question ?

LE FILS